Une journée à Paris en mode parisienne : adresses, tenues, état d'esprit
Sept heures du matin, rue de Bretagne. La ville s'étire encore. Une odeur de café passe par la porte entrouverte d'un bistrot, le zinc luit sous une lumière un peu jaune, et un type en costume froissé commande son express debout, sans un mot. Voilà Paris. Pas celui des cartes postales, pas celui qu'on photographie sous tous les angles depuis le pont Bir-Hakeim. L'autre. Le vrai.
Être parisienne, ça n'a jamais été une question de garde-robe. Ni de code postal, d'ailleurs. C'est une façon de traverser la journée, de choisir ses cafés, de ralentir quand tout pousse à courir. Une attitude, beaucoup plus qu'une esthétique. Et c'est ce qu'on va essayer de saisir ici, en suivant une journée entière, du premier café au dernier verre. Avec des adresses concrètes, des tenues qui tiennent debout, et surtout cet état d'esprit qui change tout.
Le réveil et le petit matin : l'art de ne pas se presser
Première règle, et peut-être la plus difficile à appliquer quand on débarque : ne pas se précipiter. La parisienne se lève tôt, oui, mais elle ne court pas. Elle traîne un peu. Elle laisse infuser son thé ou son café, elle regarde par la fenêtre, elle écoute France Inter ou un vinyle selon l'humeur du jour.
Côté tenue, on reste dans quelque chose de simple et de pensé. Un jean brut bien coupé, une marinière ou une chemise blanche un peu froissée (parce que justement, le froissé fait partie du charme), des mocassins en cuir patiné ou des baskets blanches qui ont vécu. Un trench beige posé sur les épaules si le ciel hésite. Et c'est tout. Pas de superposition compliquée, pas de bijoux qui claquent dès le matin.
Où prendre son petit-déjeuner ?
Pour le petit-déjeuner, il y a deux écoles. La première, la plus pure : un café noir au comptoir, debout, accompagné d'un croissant beurre. N'importe quel bistrot de quartier fait l'affaire, à condition que le patron grogne un peu et que les habitués se saluent à demi-mots.
La seconde école, c'est celle de la boulangerie d'auteur. Du Pain et des Idées dans le 10e, pour son escargot pistache-chocolat qui mérite à lui seul le détour. Mamiche, dans le même arrondissement, pour la babka du week-end. Circus Bakery rue Galande, pour les cinnamon rolls et l'ambiance vaguement scandinave. Mais attention : on commande, on s'assoit, on prend son temps. On ne mitraille pas son croissant pour Instagram.
La matinée flâneuse : marcher sans but
Il y a un mot pour ça, et il est français : la flânerie. Marcher sans destination, juste pour voir. Pour humer. Pour bifurquer dans une rue parce que la lumière y tombe bien, ou parce qu'une vitrine attire l'œil. C'est un sport parisien à part entière, et probablement le plus sous-estimé.
Le quartier change selon l'humeur. Le Marais quand on a envie de boutiques et de vieilles pierres mêlées. Saint-Germain quand on cherche un peu de mélancolie chic, en remontant la rue de Seine vers les galeries. Le canal Saint-Martin pour la lenteur de l'eau et les cafés à terrasse. Montmartre, mais pas la place du Tertre : plutôt les escaliers du côté de la rue des Saules, ou les ruelles derrière le Sacré-Cœur où les touristes ne montent pas.
Les boutiques où s'arrêter
Pour le shopping, la parisienne ne fait pas de razzia. Elle entre, elle touche, elle ressort souvent les mains vides, et elle revient une semaine plus tard pour la pièce qu'elle a vue et qui ne la lâche pas.
Sézane, l'Appartement rue Saint-Fiacre, pour l'expérience plus que pour la collection (qu'on connaît déjà en ligne). Rouje rue Debelleyme, pour la robe Gabin qui sauve toutes les soirées. Centre Commercial rue de Marseille, pour les marques engagées. Merci bien sûr, malgré la foule, parce que la sélection reste bonne et que le café-librairie au sous-sol est un refuge.
Et puis les librairies, parce qu'une parisienne lit, ou du moins fait semblant avec conviction. Ofr. rue Dupetit-Thouars, pour les beaux livres et les zines. Yvon Lambert rue des Filles-du-Calvaire. Shakespeare and Company face à Notre-Dame, mais tôt le matin pour éviter la file.
Le déjeuner : un moment, pas une corvée
On ne déjeune pas sur le pouce. Ou alors on ne déjeune pas du tout, ce qui est aussi acceptable. Mais si on s'attable, c'est pour vrai. Une heure trente minimum. Verre de vin assumé. Conversation qui dérape sur autre chose que le travail.
Pour le bistrot classique, Le Petit Vendôme rue des Capucines reste imbattable pour son sandwich jambon-beurre et son comptoir étroit. Chez Georges rue du Mail, vieille école, nappes blanches, serveurs en gilet. Bouillon Pigalle si on veut nourrir une bande à petit prix sans renier le folklore. Chez Janou dans le Marais pour la mousse au chocolat servie dans un saladier (oui, un saladier).
Côté plus contemporain : Early June près de République, Café Compagnon rue Bachaumont, Dupin dans le 6e pour une cuisine plus réfléchie sans être ennuyeuse.
Et le verre de vin du midi ? On l'assume. Un côte du Rhône, un chardonnay du Jura, ce qu'on veut, mais on ne s'excuse pas. Le repas est un moment social. Pas une transaction nutritionnelle.
L'après-midi : culture, goûter, jardin
Une exposition, oui, mais laquelle ? Surtout pas celle dont tout le monde parle au même moment. La parisienne préfère une exposition confidentielle, ou alors une institution qu'elle connaît par cœur et qu'elle revisite par habitude.
La Bourse de Commerce pour l'architecture autant que pour les œuvres. Le Musée de la Vie Romantique dans le 9e, minuscule et délicieux, avec son jardin en arrière-cour où l'on prend le thé. La Fondation Louis Vuitton quand on a envie de grand spectacle. Le Jeu de Paume pour la photographie, toujours pointu.
Le goûter, ce n'est pas négociable
Vers seize heures, une faim douce s'installe. C'est l'heure du goûter, rituel auquel on ne déroge pas. Carette place du Trocadéro pour le chocolat chaud à l'ancienne (épais, presque solide). Café Verlet rue Saint-Honoré pour les amateurs de café de spécialité. Plaq, chocolatier engagé, pour une tablette qu'on grignote en marchant. Cédric Grolet rue de Castiglione si on accepte de faire la queue pour un fruit en trompe-l'œil.
Puis on part au jardin. Le Palais-Royal et ses arcades, presque toujours étrangement vide. Les Tuileries en fin d'après-midi, quand la lumière dore les statues. Les Buttes-Chaumont si on veut grimper et voir la ville d'en haut. Le Luxembourg pour le côté étudiant, les chaises métalliques, les enfants qui poussent des bateaux sur le bassin.
La tenue s'adapte. On retire le pull, on le noue à la taille, on remonte les manches. L'élégance parisienne, c'est aussi ça : savoir composer avec le climat sans avoir l'air d'avoir lutté.
L'apéro, ce moment sacré
S'il fallait sauver une seule heure de la journée parisienne, ce serait celle-ci. Dix-huit heures. Le ciel commence à virer, les terrasses se remplissent, on commande un verre de vin orange ou un Spritz, on croise des amis qui passaient par hasard. Enfin, "par hasard"...
Le Mary Céleste rue Commines, pour les huîtres et les cocktails. Le Syndicat rue du Faubourg Saint-Denis, pour la mixologie 100% spiritueux français. Combat dans le 19e si on aime se sentir un peu en avance sur tout le monde. La Buvette rue Saint-Maur, minuscule, parfait pour deux. Septime La Cave pour les vins nature, debout, serrés, à côté du restaurant qu'on n'arrive jamais à réserver.
Le quartier dépend de l'ambiance qu'on cherche. Pigalle pour l'énergie, le 11e pour la branche un peu rugueuse, Saint-Germain pour le classique avec un livre dans le sac. Le Marais marche toujours mais c'est devenu très couru, à savoir.
Côté look, rien ne change radicalement. Un rouge à lèvres mat appliqué dans la vitrine d'une devanture, des boucles d'oreilles plus visibles, peut-être un blazer attrapé dans le sac. Le truc, c'est de glisser du jour vers le soir sans transition brutale. Et de poser son téléphone. Vraiment. Personne n'a envie de boire un verre avec quelqu'un qui scrolle.
Le dîner et la nuit qui s'étire
Le dîner parisien, c'est un rituel social autant que culinaire. On se retrouve, on partage, on prolonge. Clamato dans le 11e pour les produits de la mer sans réservation possible (donc on arrive tôt, ou très tard). Le Servan, tenu par les sœurs Levha, pour une cuisine fine et joyeuse. Robert rue Saint-Maur pour les pâtes et l'ambiance. Chez La Vieille pour la cuisine de bistrot revisitée par Drew Harré. Folderol si on veut finir sur une glace exceptionnelle après un verre de vin nature.
La tenue du soir reste sobre. Du noir, beaucoup de noir, parce que ça pardonne tout. Une robe simple bien coupée. Ou alors le jean parfait, celui qui tombe juste, avec un haut un peu plus habillé, un blazer noir, et c'est réglé. La parisienne ne s'apprête pas pour aller dîner, elle s'habille comme elle s'habillerait dans la rue, en mieux. La nuance compte.
Après le dîner, un dernier verre dans un bar caché. Little Red Door rue Charlot, Bisou boulevard des Filles-du-Calvaire (pas de carte, le barman improvise selon votre humeur), Candelaria rue de Saintonge derrière la taqueria. Et puis on rentre. À pied le long de la Seine si la nuit est douce. En taxi en regardant la ville défiler par la vitre, le front contre le verre, comme dans un film qu'on aurait vu trop jeune.
L'état d'esprit parisien, vraiment décrypté
Reste cette question, la plus piégée de toutes : c'est quoi, au juste, le fameux "je-ne-sais-quoi" parisien ? On en a écrit des bibliothèques entières, souvent à côté de la plaque.
Disons-le simplement : c'est une nonchalance étudiée. Un refus du too-much, du trop, du surligné. La parisienne ne porte pas trois imprimés, ne maquille pas tout son visage, ne fait pas tous les bruits dans une conversation. Elle choisit. Elle laisse de l'air.
La règle d'or, et elle est cruelle : toujours sembler ne pas avoir essayé. Même quand on a passé quarante minutes à composer son look. Même quand on a réservé six semaines à l'avance. L'effort doit disparaître. C'est paradoxal, c'est même un peu hypocrite si on y réfléchit, mais ça fonctionne.
L'imperfection assumée comme signature : cheveux jamais parfaitement lissés, mascara qui coule un peu en fin de journée, un ongle ébréché qu'on assume. La beauté parisienne refuse la perfection lisse parce que la perfection lisse, c'est ennuyeux. Et l'ennui, c'est presque une faute morale ici.
Cultiver ses contradictions, aussi. Être intellectuelle et frivole, gourmande et disciplinée, sociable et solitaire. Lire Annie Ernaux et regarder une émission de téléréalité. Aller au Louvre et adorer les soldes. La parisienne ne s'enferme dans aucune case, et elle s'agace qu'on la veuille cohérente.
Enfin : savoir dire non. Savoir prendre son temps. Savoir s'ennuyer un dimanche après-midi sans culpabiliser. Trois compétences qui valent toutes les pièces de garde-robe du monde.
Le carnet d'adresses, par arrondissement
3e et 4e (le Marais)
Du Pain et des Idées (10e juste à côté), Ofr., Merci, Mary Céleste, Little Red Door, Chez Janou, Bisou.
9e et 18e (Pigalle, Sopi, Montmartre)
Bouillon Pigalle, Musée de la Vie Romantique, Buvette, ruelles autour de la rue des Saules.
10e et 11e (canal, République, Bastille)
Mamiche, Le Syndicat, Le Servan, Clamato, Septime La Cave, Robert, Folderol, Early June.
1er et 2e (centre)
Palais-Royal, Café Verlet, Le Petit Vendôme, Chez Georges, Bourse de Commerce, Sézane.
6e et 7e (rive gauche)
Dupin, Luxembourg, rue de Seine et ses galeries, Shakespeare and Company.
Les indispensables du sac parisien
- Un livre, même non lu (ça compte quand même).
- Un rouge à lèvres, rouge ou bordeaux, jamais nude.
- Une paire de lunettes de soleil, été comme hiver.
- Un foulard en soie, pour les cheveux, le cou, ou le sac.
- Un parapluie pliant, parce que Paris ment toujours sur sa météo.
- Un carnet, pour noter ce qui passe.
- De la monnaie, pour les comptoirs qui refusent encore la carte.
Les erreurs à éviter (sans jugement, ou presque)
Le total look "j'ai fait Sézane de la tête aux pieds". Beau séparément, fatigant ensemble.
La sur-photographie. Photographier son croissant, c'est rendre le croissant moins bon. C'est physique, presque.
Vouloir tout faire dans une journée. Paris ne se conquiert pas, il se laisse approcher.
Parler trop fort dans les bistrots. Vraiment.
Refuser le pain au déjeuner sous prétexte de régime. Sacrilège.
La playlist qui accompagne
Pour le matin : Françoise Hardy, Jeanne Added, un peu de Nina Simone. Pour la flânerie : Air, Sébastien Tellier, Christine and the Queens. Pour l'apéro : Étienne Daho, Juliette Armanet, Polo & Pan. Pour la nuit : Charlotte Gainsbourg, Phoenix, et un peu de Gainsbourg père quand on rentre seule en taxi.
En guise de fin
Une journée parisienne, vue ainsi, ressemble à une partition. Des temps forts, des silences, des reprises. Un café avalé debout, une expo qu'on n'attendait pas, un verre qui s'éternise, un dîner qui finit en fou rire. Et entre tout ça, des marches. Beaucoup de marches.
Être parisienne, finalement, ça n'a rien à voir avec le fait d'être née ici. Des Parisiennes, il y en a qui débarquent de Lyon, de Tokyo, d'Abidjan, et qui en quelques mois ont saisi le truc. Et il y a des gens nés rue de Rivoli qui n'auront jamais cette grâce-là. C'est une question d'attitude, de regard, de rythme.
Paris se vit, ne se consomme pas. C'est peut-être la seule règle qui compte vraiment. Et quand le soir tombe, que la lumière dorée glisse sur les façades de la rue des Francs-Bourgeois, on se dit qu'une journée n'aura jamais suffi. Heureusement, demain en commence une autre.